[REPORTAGE]: Camp de gambaga, au ghana histoires de sorcières !

[Reportage] Ghana : Voyage au coeur des sombres secrets du camp des sorcières de Gambaga
C’est le genre de reportage qui vous bloque littéralement la circulation sanguine. Chacune de ces femmes, accusées de sorcellerie et bannies de leurs communautés, a son histoire. Et c’est la somme de leurs histoires qui fait la grande histoire de ce camp de «sorcières» de Gambaga, situé au nord du Ghana.
(Envoyé spécial) – Après presque deux heures trente minutes de route au départ de Tamalé, Gambaga se découvre. Samsung, chef du projet «Go home», gestionnaire du camp, sert à la fois d’hôte et de guide à l’équipe de journalistes, conduite par les responsables de Media plateform on environnement and climate change (Mpec), initiateur de cette visite de terrain. «On m’appelle le père des sorcières», raille, dans un éclat de rires, Samsung qui est aussi l’homme de confiance du chef de l’église presbytérienne. Ce dernier a pris le relais de l’imam Baba, un dignitaire musulman qui aurait fondé le camp en 1900. Agé, le chef ne fait plus que très rarement des apparitions publiques.
Mais, son ombre plane sur toutes les activités du camp, notamment sur la survie de ses pensionnaires qui lui témoignent reconnaissance de leur avoir assuré gîte et protection. «Elles sont venues ici seules, personne ne les a forcées à venir», précise Samsung qui connaît le camp comme sa propre poche. Il appelle chacune des 93 pensionnaires par son nom et peut vous narrer son histoire sans bégayer. Kuambio Dogoa a marché «deux semaines pour sauver sa peau», selon le responsable du camp. Cette autre femme a été battue, torturée. Elle est venue se réfugier dans le camp pour échapper à une mort certaine. Idem pour cette autre qui a été ligotée. «On voulait l’égorger», rapporte Samsung.
Autre histoire, celle de cette femme déshabillée et rasée avant de s’échapper et de prendre ses jambes à son cou. Celle de cette autre fait froid dans le dos. Son propre fils l’a battue. «Je ne pouvais pas continuer à supporter les quolibets des gens qui accusent ma mère de sorcellerie», aurait déclaré le fils indigne pour justifier son acte. Malade, diabétique, sa génitrice vit dans le camp depuis cinq ans. Idem pour cette dame qui a dû traverser le fleuve à la nage pour échapper à la furie de ses poursuivants. Aujourd’hui, elle est atteinte de cécité. Et a perdu tout lien social avec sa communauté. «Ici, elles ne sont pas rejetées. Elles bénéficient de la protection du chef», se réjouit le responsable du projet «Go home».
Suspicions illégitimes
Cette dame est accusée d’être responsable de la maladie de l’enfant du voisin. «Y a un enfant qui était malade. On m’a accusée d’avoir voulu la +manger+», témoigne-t-elle. «Nous allons te tuer avant que tu ne tues nos enfants», menacent les membres de sa communauté. Avant que la menace ne soit mise à exécution, elle s’enfouit au Togo voisin.
Elle a fini par atterrir dans ce camp où elle vit désormais coupée des siens. Dans ces communautés qui croient dur comme fer à la sorcellerie, il est risqué de tomber en transes après une crise d’épilepsie ou de palu chronique. Vous êtes ipso facto «diagnostiquée» sorcière, avec toutes les conséquences dramatiques qui s’ensuivent. Un simple rêve peut, également, servir de base de mise en accusation et vous conduire direct sur un croc de boucher.
Woumi Gouma est mère de six enfants. Elle est originaire du village de Gouri, dans l’est du Ghana. «Je dormais dans ma chambre lorsque mon mari a frappé à la porte. Il m’a demandé de me lever. Puis, m’a accusée d’être responsable de la maladie de ma co-épouse», dit-elle. «Mes enfants étaient jeunes en ce moment. Mon frère avait lui aussi ses propres problèmes. Malgré tout, je me suis rendu chez lui. Arrivée chez mon frère, je me rends compte qu’il commençait à subir des pressions. Alors, j’ai pris la décision de venir dans ce camp où je bénéficie de la protection du chef», témoigne cette dame qui dit n’avoir plus de nouvelles de ses enfants. «J’ai appris qu’ils se sont dispersés», dit-elle. «N’eut été la bienveillance du chef, nous serions mortes depuis très longtemps», avoue-t-elle, reconnaissante.
Kolugu Tindana est, elle, originaire de Zarantenga, dans le nord-est du Ghana, à trente minutes de route de Gambaga. «Elle est issue d’une communauté violente», selon la description du responsable du camp. Dans cette communauté, les personnes soupçonnées de sorcellerie sont envoyées six pieds sous terre. Sans autre forme de procès ! «Je suis commerçante. De retour du marché, on me dit que le frère de mon mari me cherche. Il me dit qu’une femme du nom de Linda m’a vue en rêve. Par conséquent, je devais quitter le village et rejoindre le camp des sorcières. J’ai saisi la Police, sans succès.
Quand je suis venue à Gambaga, le chef m’a demandée de rentrer. De retour, le frère de la dame m’a frappée avec une barre de fer (elle soulève la manche de sa robe et montre les cicatrices sur son avant-bras, Ndlr). Après, je suis revenue ici pour vivre sous la protection du chef», narre-t-elle. Avant d’entonner un chant. Une voix de rossignol, cette dame qui dut être cantatrice mais également belle dans sa vie antérieure.
Le chant et la danse, justement, toutes ou presque en sont friandes. Des chants qui racontent leurs mésaventures et qui, dans une sorte de thérapie de groupe, servent, quelque part à déverser leur trop-plein de chagrin. Leurs maris dans tout ça ? «Ils n’osent pas les défendre. S’ils essaient, ils sont eux-mêmes tués», répond le responsable du camp. La Police ? Elle est absente. C’est le symbole d’un Etat complice, à tous les étages, qui a choisi de les laisser à leur propre sort et à la merci des croyances et dérives communautaires. «Malheureusement, le gouvernement ne nous aide pas», regrette le responsable du camp. «De sa part, nous n’avons que le programme Deep et la couverture maladie», relativise-t-il. Un camp constitué de cases en banco que les supposées sorcières occupent à deux, accompagnées de quelques petites commodités offertes par de généreux bienfaiteurs. Pour survivre, elles travaillent dans les champs ou vont chercher du bois de chauffe qu’elles revendent aux femmes du village. Avec ces dernières, elles n’ont aucun problème, assure Samsung. Selon qui, dès que le «processus de purification» est achevé, les femmes accusées de sorcellerie sont intégrées dans le village de Gambaga où le parapluie du chef est, pour elles, une assurance-vie.
Genre
Les accusations de sorcellerie ne ciblent pas que les femmes. A côté des 93 femmes et de leurs 26 enfants qui peuplent le camp, on dénombre quatre hommes. Parmi ceux-ci, Gédéon Salifou. Marié à quatre femmes et père de douze enfants, il a été chassé de son village comme un malpropre. «Quelqu’un était malade. On m’a accusé d’en être le responsable. J’ai dû fuir pour arriver ici. A un moment donné, j’avais voulu retourner dans mon village. Mais, je me suis ravisé, sachant qu’on allait me tuer», témoigne cet homme qui dit avoir 50 ans mais à qui on en donnerait volontiers 60. «J’ai de la peine. Mes enfants sont stigmatisés. Partout où ils passent, on leur dit que leur papa est sorcier. Cause pour laquelle, ils ne vont plus à l’école», ajoute-t-il. Aujourd’hui, Gédéon Salifou passe ses journées dans les champs de Gambaga où il travaille comme ouvrier agricole afin de subvenir à ses menus besoins.
Pour permettre aux femmes bannies de garder un lien social, aussi ténu soit-il, avec leurs communautés, il arrive qu’on leur envoie un ou deux de leurs enfants. Ainsi, 26 enfants vivent dans ce camp. Certains sont même scolarisés dans le village.
Lueur d’espoir
«Je crois que, un jour, je vais retourner chez moi», espère Salifou. Un espoir qui fait vivre cet homme qui peut compter sur l’évolution de la législation sur le sujet. En effet, au moment où cette visite se terminait, l’on apprend que le Parlement ghanéen est en train de plancher sur une loi qui, lorsqu'elle sera adoptée, criminalisera les accusations de sorcellerie et les délits connexes.
Ibrahima ANNE Légende : Dans le camp de Gambaga, les femmes accusées de sorcellerie et bannies de leur communauté apprennent à resocialiser
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